LUCIE BEAULIEU

Depuis quand es-tu libraire à la Librairie Poirier ? Quel a été ton parcours ?

Je suis libraire depuis 18 mois seulement, mais lectrice depuis très longtemps. Je suis une historienne de formation. À la fin de mon BAC, j’ai voulu aller faire ma technique de documentation, mais mes professeurs d’université de l’époque m’ont plutôt conseillé d’aller faire ma bibliothéconomie à Montréal. Cependant, à cette époque je ne voulais pas laisser mon Chicoutimi natal pour la grande ville. J’ai toujours voulu travailler en librairie ou en bibliothèque, ça faisait partie de mes objectifs de parcours. Du moment que je suis arrivée à Trois-Rivières, j’ai toujours travaillé dans le domaine de la culture: d’abord à la salle d’exposition Henri Montlagnier, puis coordonnatrice dans un centre d’artistes en art visuel pendant 18 ans et ensuite en bibliothèque pendant 12 ans, pour finalement aboutir à la Librairie Poirier en tant que libraire.

Y a-t-il une différence entre ta vision de ce qu’était le métier de libraire avant de commencer versus maintenant ? Est-ce que tu avais une idée de ce que c’était être libraire ?

Je suis un peu fleur bleue haha! Je m’imaginais la version un peu «glamour», avec ma petite robe fleurie Laura Ashley, suggérant des livres dans une petite librairie de quartier. L’idée que je m’en fais aujourd’hui s’est éloignée, même si j’adore ce que je fais. Je me suis aperçue de l’ampleur de la tâche, qui est beaucoup plus grande et diversifiée que ce à quoi je m’attendais.

Qu’est-ce tu lisais quand tu étais plus jeune et qui a éveillé ton goût pour la lecture ? Y a-t-il un livre qui t’as particulièrement marqué ?

C’est principalement une enseignante au primaire qui a éveillé mon goût pour la lecture. J’avais des difficultés et elle m’a prise sous sa tutelle, me «coachant» en dehors des heures de cours pour développer mes capacités et passer par-dessus ma petite problématique. Une fois passée à travers ça, c’est devenu compulsif. Aux yeux de ma mère c’était maladif haha. Jeune, je passais à travers la Bibliothèque rose, notamment la Comtesse de Ségur. C’est ce que j’avais sous la main, dans mon petit village. À l’adolescence, il y avait des bibliothèques ambulantes qui venaient à l’église après la messe (à laquelle j’assistais pour faire plaisir à mes parents). À la bibliothèque municipale, j’essayais toutes sortes de choses, selon ce qui était disponible car il n’y en avait pas 50 000 tonnes et j’avais un comité de censure assez élevé. Une fois passée outre le comité, j’ai découvert Colette, Simone de Beauvoir, Daphné du Maurier, Guy des Cars. J’ai eu ma période Harlequin, à 99¢ au dépanneur, j’en lisais un par jour, en soirée, en attendant que mes amis viennent me chercher. Vers 18-19 ans j’ai essayé des grands classiques comme Soljenitsyne et Dostoïevski.

 
Pour toi, que représente un livre ?

C’est une porte vers un autre univers. Ouvrir un livre, ça me transporte complètement ailleurs, j’oublie ce qui m’entoure. C’est aussi quelque chose d’indispensable dans ma vie. Je ne peux pas ne pas avoir de livres. Je ne peux pas partir où que ce soit sans avoir 1 à 3 livres avec moi. C’est une nécessité. Adolescente, j’étais dysfonctionnelle, tous les moyens étaient bons pour me cacher pour lire. Chez moi, personne ne lisait donc personne ne comprenait vraiment cet engouement. Un de mes plus grands plaisirs, c’était quand mes parents m’annonçaient qu’ils partaient pour la fin de semaine. J’étais sur le divan pendant plus de 48h à lire. Pour dire à quel point je ne me sépare pas d’un livre, je cuisine en lisant. C’est une partie de moi, un poumon ou un cœur.

 
As-tu un auteur ou un genre préféré ?

J’aime tout ce qui est roman initiatique. Ce type d’histoire me marque encore beaucoup. Un qui me vient en tête : Une veuve de papier de John Irving, étonnamment. Je lis énormément de romans européens, ou sinon du roman graphique. J’ai lu une période de temps des biographies, mais maintenant plus tellement. J’ai une grosse addiction à Gallimard, la collection blanche. Je ne sais pas pourquoi, en tant que tel ça semble drabe, mais je deviens automatiquement  comme en transe, il faut absolument que j’aille le voir, que j’y touche. J’essaie de m’ouvrir à d’autres choses, je lis beaucoup plus de québécois que j’en lisais. Le cheminement de lecteur n’est pas un long fleuve tranquille, mais je donne de plus en plus de chances.

 
Que lis-tu en ce moment ?

En ce moment je suis en train de lire Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver. Ces temps-ci, je lis énormément, environ un livre par semaine, et je lis beaucoup en fonction de la librairie. Des livres à paraître ou qui viennent tout juste de sortir. Du Amélie Nothomb, William Boyd, Valérie Perrin, Elon Emuna… Si on remonte un peu plus loin, j’ai lu Les lions de Sicile, Olivia Vendetta de Hugo Meunier, Haute-démolition, La conquête du cosmos et bien d’autres encore. (Consultez la sélection de Lucie au bas de page.)

 
Qu’est-ce qui est dans ta pile à lire ?

Ça ne fait pas partie de la rentrée littéraire, mais ça fait un moment qu’ils sont sur ma pile: Les égarés de Lori Lansens ou encore la série Vernon Subutex. Sinon, tout ce qui s’en vient et qui va m’accrocher va se retrouver sur ma pile. J’en ai évidemment plusieurs sur et à côté de ma table de chevet, mais tout ce qui va arriver de nouveau va m’interpeler plus fort que ce que j’ai déjà. Tout ce qui est nouveau est plus attrayant que ce qui est en bas de ma pile. Je suis un peu pas mal FOMO (fear of missing out, la peur de manquer quelque chose). C’est sûr qu’avec le travail de libraire, je lis un peu pour ma clientèle. Ça influence mes choix. Si c’est paru dans La presse ou Le Devoir, c’est sûr que je vais y jeter un coup d’œil. Même si j’étais cliente et non libraire, je suivais l’actualité sur les livres. Depuis que je ne suis plus à l’université, un des plus beaux moments de l’année pour moi c’est la rentrée littéraire.

Quelle est, selon toi, la ou les différence(s) entre la Librairie Poirier et les autres librairies ?

Un plaisir énorme que j’ai eu, c’est lorsque la librairie Les Bouquinistes a ouvert à Chicoutimi. À mon souvenir, il n’y avait rien de comparable à l’époque en matière de librairie à Chicoutimi. C’était la joie totale d’aller m’y promener. Un autre de mes plaisirs, c’est d’aller visiter des librairies ou des bibliothèques quand je voyage, je fais des détours tellement j’aime ça. Je ne peux pas dire que je connais énormément les autres librairies de l’intérieur, mais ce que j’aime de notre librairie, et qui, je crois, fait une différence, c’est qu’on ratisse large. De 20 ans à l’âge que j’ai hahaha, ça amène des forces et des spécialités. C’est-à-dire que si moi je ne lis pas de fantastique, je sais très bien que j’ai un ou une collègue qui va être en mesure de répondre à la question ou aux besoins du client. Pis c’est l’échange que nous avons entre nous, le dépannage et l’entraide entre collègues que j’aime beaucoup. Tout cet apport-là des autres dans l’équipe, c’est ce qui fait que je trouve qu’on est une librairie forte et conviviale. J’adore ça, plus que certaines de mes expériences de travail antérieures. Le plaisir que j’ai à me lever pour venir travailler est incommensurable.

Quel est LE livre que tout le monde devrait avoir lu selon toi ?

Je ne peux pas. Je ne peux pas me permettre de dire qu’il faut que quelqu’un ait absolument lu ça. Quelque part je me dis, qui suis-je pour imposer mon choix? Je peux le suggérer, et c’est un peu ça notre travail, mais justement, il n’y pas un seul livre qui est la réponse. C’est propre à chacun. Le livre qui va m’avoir marqué, ce n’est pas le même qu’un autre quelqu’un. Pour moi, un livre c’est très très personnel. Quand je lis un livre, je n’aime pas savoir qu’une autre personne est rendue à la même page que moi. Parce que c’est trop intime pour moi, ça me dérange. Je ne serais capable de dire «tout le monde doit avoir lu Ainsi parlait Zarathoustra», je ne peux pas. Un seul livre c’est impensable, je serais malade. Être limitée à un, impossible. Je serais malheureuse comme les pierres.

En tant que libraire, on pose beaucoup de questions pour essayer de trouver LE livre qui correspond aux besoins de la personne. Si les rôles étaient inversés et que tu étais une cliente, comment tu décrirais tes goûts pour te faire conseiller ?

Je dirais que je suis très littéraire, que j’aime l’européen, les éditions Gallimard. La science-fiction et la poésie ne m’attirent pas. Je n’aime pas particulièrement les séries ou les essais, je suis vraiment vraiment vraiment fan de romans. Et des romans graphiques. Ça prend une histoire. Après, quel genre d’histoire? Là je suis ouverte.